Zoom sur la Compagnie La Joie Errante

Rencontre avec Thomas POUGET - Compagnie La Joie Errante

 

•  Pouvez vous nous parler de votre compagnie ?

La compagnie de La Joie Errante est créée depuis 2015 d’un point de vue administratif mais elle a vraiment commencé à tourner à partir de 2016, nous fêtons donc sa quatrième d’année.

Au départ, créer la compagnie est venu d’un désir de liberté, faire et proposer un théâtre qui peut parler à tous, accessible mais exigeant, le théâtre qui me tient à cœur.

J’ai commencé à donner des lectures publiques dans des lieux comme des salles des fêtes ou des maisons de retraite : l’idée était de rendre des auteurs et des textes classiques ou contemporains accessibles aux plus jeunes comme aux plus anciens.

En parallèle le premier spectacle de la compagnie, Epitre aux jeunes acteurs, pour que soit rendue la parole à la parole, a vu le jour en 2016. A ce moment-là, Samuel Le Cabec, Directeur du Ciné-Théâtre de Saint-Chély d'Apcher a entendu parler de mon travail et m’a contacté pour envisager un compagnonnage avec le Ciné-Théâtre de St- Chély-d’Apcher. Il est venu voir Epitre à Clermont-Ferrand, il a aimé et nous voilà partenaires depuis deux ans bientôt. Beaucoup de choses ont évolué, notamment grâce à l’arrivée d’Emilie Maraval, attachée de diffusion/production de la Cie et le développement de soutiens locaux  (Communautés de Communes, GAL, co-programmateurs  …) et nationaux (DRAC, Ministère de l’Agriculture…). C’est aussi important pour nous de travailler avec ceux qui constituent le tissu économique local, comme les jeans Tuffery ou le studio de La Bête.

 

•  Comment êtes-vous arrivé en Lozère ?

Je peux parler de retour en Lozère. J’y suis né, j’y ai grandi jusqu’à mes 16 ans avant de partir étudier et vivre ailleurs. Il y a eu Rodez, le Puy en Velay, Besançon, Avignon, Paris pendant quelques années, mais quand il a fallu choisir le lieu d’implantation de la Cie, j’ai choisi la Lozère.

C’est un territoire suffisamment riche pour y créer et poursuivre une dynamique avec les acteurs locaux déjà présents sur le territoire, pourvu que l’on trouve les bons interlocuteurs, les élus à l’écoute de la culture. Cela a été une chance de rencontrer Pierre Lafont qui a su saisir l’opportunité d’accueillir une compagnie de théâtre professionnelle sur son territoire.

 

•  Vous êtes compagnie artiste associée au Ciné Théâtre, pouvez-vous nous parler du partenariat qui vous lie au Ciné Théâtre ? Quelles actions menez-vous conjointement ?

C’est vrai que nous sommes très liés avec le Ciné-Théâtre, avec Samuel Le Cabec, Pierre Lafont le maire de St-Chély-d'Apcher et président de la communauté de communes et l’ensemble des élus sur ce territoire. C’est une très belle opportunité.

D’une part, nos spectacles sont programmés au Ciné Théâtre, avec la confiance des personnes que j’ai citées précédemment, Samuel est à notre écoute, on peut construire ensemble. Ensuite, nous avons une convention avec la communauté de communes des Terres D’Apcher Margeride Aubrac. Cette convention nous permet de réaliser plusieurs actions : des lectures sur l’ensemble des villages du territoire, des interventions scolaires auprès des écoles (50h dans chaque école), un stage donné auprès d’une dizaine d’amateurs venant de tous le département (Mende, Florac, Serverette, St Chely, ...) et une aide à la création pour le spectacle qui voit le jour l’année de la convention.

Nos dynamiques avec le Ciné-Théâtre sont complémentaires. L’idée est qu’une structure institutionnelle et une compagnie travaillent ensemble à faire rayonner de la culture pour tous. Après deux années et de nombreux retours, on peut affirmer que ça marche.

La décentralisation s’opère, le public se déplace en nombre, et les spectateurs sont comblés des spectacles qui leur sont proposés.

Nous avons la chance d’être sur un territoire où un élu sait et a compris depuis longtemps que la culture est un argument de pointe, et que ça n’est pas une variable d’ajustement pour les habitants.
 

•  Menez-vous d’autres projets sur le territoire lozérien en parallèle de ceux organisés dans le cadre de ce partenariat ou/et avec d’autres partenaires ?

Bien sûr, nous travaillons avec 2 structures importantes dans le paysage culturel lozérien : Les  Scènes Croisées et La Genette Verte. Florian Oliveres a soutenu notre création 2019, en s’associant au projet via la coproduction et le co-accueil de la première tournée, ce qui a été un vrai atout pour faire démarrer le spectacle. Quant à Alice Brugeron, en plus de la coproduction, elle a accueilli la compagnie à 2 reprises pour des résidences sur son territoire. Nous avons également bénéficié d’un bel accueil en résidence par l’OT de l’Aubrac aux Gorges du Tarn (Le Massegros) durant la création de Vacarme(s).

Depuis septembre dernier, je suis intervenant Théâtre au lycée St-Joseph de Marvejols. J’ai les  secondes première et terminales et nous montons deux pièces très différentes l’une de l’autre. Régulièrement, j’interviens aussi auprès de collèges ou d’autres lycées, pour parler de mon métier, pour initier au théâtre ou échanger simplement sur un texte ou un auteur. J’ai passé mon Diplôme d’Etat, dans l’optique de pouvoir enseigner, partager et intervenir auprès d’âges et de publics différents. De temps en temps, on nous appelle aussi pour des événements ponctuels (lectures, lotos décalés, …). Au total, ce sont entre 3 500 et 4 000 Lozériens qui ont été impactés par nos actions entre 2018 et 2019, de tous âges et de toutes les classes sociales.

 

•  Vous avez créée en 2019 le spectacle Vacarme(s), ou Comment l’Homme marche sur la Terre. Pouvez-vous nous parler de ce spectacle ?

Vacarme(s) a vu le jour en novembre dernier. C’est un spectacle qui parle de l’agriculture depuis les années 50 jusqu’à aujourd’hui. Écrit par François Perache (comédien et auteur pour France Inter et France Culture), la pièce de théâtre est un hymne au monde rural, il s’agit d’y exposer ses joies, ses difficultés, ses failles aussi par l’intermédiaire de Pierre, un vrai agriculteur inventé, qui traverse sa 43 ème année.

Nous sommes principalement partis avec les deux autres comédiens (Sylvain Lecomte et Valentin Clerc) de témoignages du monde agricole collectés en Lozère et dans le Cantal. Nous avons également rencontré des élus, des habitants du milieu rural, des écoliers, des lycéens…avec quelques anecdotes personnelles, car nous sommes tous les 3 issus du milieu rural, et même agricole.

Une fois les témoignages recueillis, j’ai proposé à François d’écrire le spectacle. Nous avons été accueillis en résidence à la Chartreuse de Villeneuve les Avignon où les débuts de l’écriture et la conception du spectacle ont eu lieu. Nous avons beaucoup échangé durant plusieurs mois pour faire évoluer le projet. Puis François m’a livré une version du texte en juin, et nous avons longuement travaillé sur la mise en scène et le jeu des acteurs. Le voilà sur pied depuis novembre.

Ce qui comptait pour moi (en tant que metteur en scène, comédien, et directeur artistique sur ce projet), c’était d’être fidèle à la parole que les gens nous avait confiée. La difficulté pour François, je crois, était de faire un spectacle qui puisse parler autant aux plus jeunes qu’aux plus anciens, aux ruraux et aux citadins, aux néophytes ou aux connaisseurs du monde agricole.

Nous avons réussi, preuve en est que le spectacle a plu, nous sommes lauréats Artcena et finalistes du prix du Café Beaubourg récompensant la meilleure pièce originale francophone de l’année !

 

•  Comment a t’il été accueilli par le public ?

Bien, très bien même. À vrai dire, je n’espérais pas un tel accueil.

Finir avec une standing ovation pour la première date nous a vraiment porté avec l’ensemble de l’équipe. Arriver à avoir un taux de fréquentation de 120% sur l’ensemble des dates, c’était inespéré.
80 personnes à Paulhac en Margeride un jour de neige, 160 personnes pour la dernière date de la saison à Aumont Aubrac et les Scènes Croisées qui ont dû refuser du public faute de place !

Dans les retours que nous avons, les agriculteurs sont heureux que l’on parle d’eux aussi fidèlement, le pari est réussi, nous n’avons pas trahi leurs paroles. Certaines personnes qui ne  venaient pas au théâtre se sont déplacées car le sujet leur parlait, nous avons donc pu accueillir un nouveau public, et ce qui ressort régulièrement est que la sobriété du spectacle ajoutée au texte fort percute et bouleverse le spectateur.

C’est une réussite, toute modestie gardée, nous l’avons vécue et vue.

Attirer un nouveau public au théâtre et parler à tous de problèmes universels, voilà une des missions fondamentales de la compagnie et du théâtre, selon moi.
 

•  Aurons nous le plaisir de le voir re-tourner en Lozère dans les mois ou saisons à venir ?

Effectivement, le spectacle va tourner à nouveau en Lozère cette saison et la saison suivante.

Suite à la représentation qui a eu lieu à Aumont Aubrac, le Foyer Rural qui avait co-accueilli le spectacle nous a proposé de revenir cet été en juillet au petit théâtre de Verdure. C’est évidemment une grande chance pour nous qu’un Foyer Rural s’empare de notre spectacle et le fasse vivre sur le long terme.

De plus, les Scènes Croisées, avec le succès rencontré, ont proposé de co-accueillir à nouveau le spectacle pour les lieux qui le souhaitent. C’est un système intéressant, car il permet aux programmateurs locaux d’accueillir des spectacles de grande qualité, en partageant les coûts et les recettes avec les Scènes Croisées.

Nous serons également le 28 novembre 2020 à Florac à La Genette Verte. J’aimerais beaucoup que Mende et Marvejols se rajoutent à la liste, Langogne ou d’autres villes, notamment avec les collèges et lycées : le spectacle est à destination aussi des jeunes, c’est avec eux que l’agriculture de demain doit s’envisager. Ce sont eux qui peuvent porter haut le changement et la solidarité envers ceux qui nourrissent le monde. Nous avons joué la première date de Vacarme(s) le 7 novembre dernier devant des élèves de la quatrième au BTS, de filière agricole, technique ou générale. Ils ne s’y sont pas trompés et l’échange que nous avons eu avec eux après le spectacle a témoigné de leur engagement et de leurs préoccupations.
 

•  Des dates sont-elles prévues hors Lozère ?

Oui, nous y travaillons avec Emilie Maraval. Nous sommes dans le Cantal le 11 avril (Riom es Montagne), le 20 juin dans le Jura au Festival des Semeurs duVal d’Amour, superbe festival qui soutient l’émergence et la décentralisation culturelle, en juillet au Festival d’Avignon pour une lecture de Vacarme(s) au Conservatoire. Nous sommes au mois d’août en Indre et Loire, en octobre dans l’Aveyron, avant le retour en Lozère à partir de novembre prochain.

Nous ne voulons pas rester uniquement en Lozère, c’est notre département de cœur, mais il y a également beaucoup à faire dans les autres territoires, qui traversent des problématiques similaires à celles que nous abordons dans le spectacle. Le but est que la compagnie se développe et s’émancipe sans oublier ses racines.

Ce qui est sûr c’est que nous garderons un pied à terre en Lozère, mais que nous voulons aussi ouvrir vers le national. Nous avons de très beaux lieux (CDN, Scène Nationale, etc.) qui nous contactent et sont intéressés par le spectacle et les projets de la compagnie. C’est évidemment valorisant que des théâtres nationaux encouragent notre travail et notre démarche. La décentralisation a de beaux jours devant elle, ça n’est pas le travail qui manque.


•  Votre compagnie a t’elle d’autres projets de création en cours ?

Oui, on se projette en permanence sur les projets futurs. Le prochain projet sera un solo que je suis en train d’écrire. Il racontera l’histoire d’un enfant, Lucas, qui se confronte à un monde qu’il ne connaît pas et qu’il ne comprend pas. Passage(s) raconte l’histoire d’une société malade, où l’autorité a pris le pas sur la liberté, où l’amitié fait parfois place au harcèlement, et où l’amour demeure la seule force constante. Le spectacle sera un hymne à rêver et à penser, librement. Je travaille aussi avec 2 actrices sur un projet qui verra le jour d’ici 2 ans, et qui traitera de la place des femmes, et du regard qu’elles peuvent poser sur le monde, à l’approche de la retraite. 

Et puis d’ici là, les partenariats mis en place cette année porteront leurs fruits, et nous continuerons d’œuvrer pour la culture pour tous, et avec tous ! 

Crédits photos Fond : Mille 300 minutes par cemaine - Saison culturelle RudeboyCrew 2019/20